1- Les origines :
(Extrait
de "Les contre-ténors Mythes & Réalité" de
Peter Giles)
L'emploi du registre de fausset ou
falsetto a des origines plus anciennes qu'il n'y parait; de tous temps
il a eu aussi une signification particulière. On le rencontre
dans le parler de certaines peuplades primitives, dans certains
morceaux de ce qu'il convient d'appeler la "musique du monde", et dans
les cris de certains animaux.
Son emploi par les premiers hommes semble avoir été
instinctif. Pour les premiers hommes, le "falsetto" avec sa
diversité de timbres allait de pair avec leur croyance en la
magie ou leur invocation du surnaturel. On pourrait même
qualifier ce registre de "voix de la résurrection" car sa
tonalité suggère la survie de l'âme au-delà
de la mort.
Sa dimension
mystique a été diversement utilisée. Dans la
tradition allemande, par exemple, la voix d'alto (quand il ne
s'agissait pas d'une voix de femme ou de castrat) symbolisait le
Saint-Esprit. En Italie, Allessandro Scarlatti joua sur
l'ambiguïté de la voix d'homme aiguë pour
évoquer la Voix de Dieu. Aujourd'hui, on retrouve cette
même voix dans des films, voir dans la musique populaire : elle
est désormais totalement "désincarnée" et sert
à créer une impression d'étrange ou
d'irréalité.

IL
Crociato in Egitto
On retrouve l'empli du "falsetto" dans la culture de très
nombreuses ethnies, notamment dans la musique et le
théâtre des pays de l'Est. Depuis le VIIIème
siècle, so emploi a tété réintroduit dans
la tradition musicale occidentale par l'intermédiaire des Maures
ou des troubadours et des minnesänger qui parcouraient l'Europe.
Il fut ensuite employé - songeons à cet égard aux
hymnes ambrosiennes qui sont indéniablement influencées
par l'Orient - dans la musique d'église ou la musique de cour.
Les origines et le développement de la musique classique en
Occident doivent certainement beaucoup à l'emploi du registre de
fausset. L'organum, ces premières polyphonies pour voix d'hommes
aiguës, se trouve au fondement même des choeurs
d'églises franco-flamands et des ensembles profanes.
L'emploi de ce registre comme registre exclusif s'est maintenu durant
tout le Moyen Âge, tant dans la musique "savante" que dans la
musique populaire. Jusqu'au début du XIXe
siècle
environ, cette manière ancienne de chanter fut pratiquée
non seulement par les contre-ténors mais aussi par la plupart
des chanteurs lorsqu'ils devaient réaliser des notes aiguë,
tant dans la musique sacrée que dans la musique profane.
2-Le
rôle de l'église :
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En occident, l'église est à l'origine de toute la musique
"savante". Les chanteurs étaient soit des professionnels soit
des religieux. La musique chantée au quotidien dans les lieux de
cultes était uniquement interprétée par des voix
d'hommes, le plus souvent accompagnés par de jeunes
garçons. Pendant plusieurs siècles, ces voix serviront
ainsi de référence aux voix utilisées dans toute
la musique de choeur profane.
La partie la plus haute était chantée soit par des hommes
(appelé falsettistes) soit par des enfants.
Les plus réputés des falsettistes sont sans conteste les
falsettistes espagnols du XVIe siècle :ils
étaient sollicités de toutes parts et se joignirent
notamment au choeur des garçons de la Chapelle Sixtine qu'ils
finirent par supplanter.

Chapelle
Sixtine
A leur tour les falsettistes aux voix les plus aiguës furent
progressivement détrônés par les castrats. En
revanche
les contra-altos continuèrent de chanter les parties d'alto.
D'autres choeurs en Italie, et d'ailleurs à travers l'Europe,
semblent avoir suivi l'exemple du choeur de la Chapelle Sixtine.
3-L'âge
d'or des contre-ténors (début XVIIIe siècle)
:
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Jusqu'à présent, on
pensait que la grande époque
des castrats, essentiellement entre 1600 et 1790, avait mis fin aux
falsettistes en tant que solistes profanes. Cette vision parait
exagérée, y compris en Italie, où certains
contre-ténors semblent s'être fait passer pour des
castrats, à l'opéra ou au sein même de
l'église.
En Angleterre comme en France, les contre-ténors d'église
ainsi que les contre-ténors profanes restèrent
populaires. En effet, en Angleterre, quelle que soit l'occasion, la
préférence allait presque toujours aux chanteurs dont la
voix était naturellement aiguë et qui avaient
été formés au pays;les castrats, sopranos, mezzos
et contraltos, étaient considérés comme de simple
visiteur. En ce qui concerne la France, les castrats n'y était
pas du tout apprécié. Au cours du XVIIIe
siècle, tous les chanteurs italiens furent d'ailleurs
pratiquement interdits de scène, excepté dans les cercles
restreints de la cour.
Les contre-ténors, surtout en
Angleterre, échangeaient parfois ouvertement leurs rôles
à l'opéra avec les castrats et avec les artistes femmes
dont le nombre était croissant. Haendel par exemple, exploita
cette interchangeabilité lorsqu'il composa certains rôles,
notamment dans ses oratorios; son choix était en dernier lieu
dicté par les circonstances. Ainsi, il avait écrit pour
Senesino (un castrat) le rôle de Joad dans Athalie, mais c'est
à Walter Powel (1697-1744), contre-ténor
réputé de l'époque que revint finalement de le
chanter.
Dans les pays de langues allemande, comme
partout ailleurs en Europe, la tradition des voix d'hommes aiguë
fut florissante. Il est fort probable que Haendel connaissait
déjà les contre-ténors lorsqu'il s'installa en
Angleterre en 1710. Un siècle auparavant, la musique vocale de
Heinrich Schütz était, quant à elle, écrite
pour toutes les voix d'hommes, des plus grave au des plus aiguë.
Il en irait de même des choeurs composés par Bach.
4-La
disparition ? :
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A partir du milieu du XVIIIe
siècle, la composition de nombreux choeurs protestants du nord
de l'Europe, de plusieurs choeurs d'opéras ainsi que
l'attribution de certains rôles solos, devinrent relativement
floues. On trouvait en effet des choristes femmes chantant la partie
alto aux côtés des contre-ténors, ou inversement
des sopranistes chantant aux côtés de sopranos
féminines qui avaient remplacé les jeunes garçons
jadis présents dans les choeurs d'églises. La plupart du
temps, les femmes étaient présentes dans ces choeurs
parce que c'était la mode.
Dans les pays de confession
catholique, les altos masculins et les castrats ont conservé
plus longtemps leur place de choristes dans les églises. En
Angleterre, étant donné le profond conservatisme de
l'église, les contre-ténors gardèrent leur place
privilégiée au sein des choeurs. Les parties sopranos
étaient confiées à de jeunes garçons.
En France, à partir de
1789, le régime révolutionnaire entreprit la dissolution
de tous les choeurs chantant dans les cathédrales et les
collégiales. C'était ainsi tout un champ
d'interprétation qui disparaissait soudain pour les voix
d'hommes aiguë. même si 1802. fut marqué par la
renaissance de ces choeurs, les voix d'homme aiguë était
irrémédiablement sur le déclin. La plupart des
ensembles vocaux disparurent progressivement après la
séparation de l'église et de l'état en 1905. En
dehors de l'Eglise, les falsettistes disparurent tout à fait
dès le début du XIXe siècle car leur
timbre de voix et leur nom même furent officiellement
considérés comme inacceptables.
A partir de 1837,
l'influence des ténors d'opéra plus puissant et plus
modernes dans leur style, précipita le déclin de l'emploi
du "falsetto" dans presque toute l'europe. Alors que les ténors,
barytons et basses de la génération
précédente avaient recours au "falsetto" dans les
aiguës, Gilbert-Louis Duprez (1806-1896) fut le premier "tenore
robusto". Sa voix de stentor révolutionna révolutionna du
jour au lendemain le goût du public:la mode était
désormais à des voix d'homme semblable à la
sienne. A la suite de Duprez, tous les ténors
s'efforcèrent de n'utiliser que leur voix de poitrine dans les
aiguë.
C'est en Italie que la
révolution de la voix d'homme fut la plus radicale. A partir de
1839, le modèle uniqueet absolu en matière de voix
d'homme aiguë devint le ténor d'opéra, un
ténor dont la voix s'apparenterait aujourd'hui à celle de
Pavarotti.
5-Le temps du
renouveau
:
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La renaissance triomphale
des contre-ténors virtuoses se fit bien évidemment tout d'abord là où la
tradition avait perduré, c'est à dire en Angleterre. En effet un petit
nombre de contre-ténors avaient continué de se produire en tant que tels;
ainsi en attestent les premiers enregistrements britanniques et américains
de ballades populaires et d'autres oeuvres mineures (entre 1904 et la fin
des années 30).
Les
contres ténors firent leur grand retour dans les
concerts et sur les scènes d'opéra vers le milieu des
années 40 à la suite d'Alfred Deller dont le sens
artistique, la virtuosité étaient magiques, et la
technique vocale hors du commun. John Whitworth en
Angleterre et Russell Oberlin en Amérique suivirent de
près l'exemple d'Alfred Deller. Ce dernier servit de
modèle à tous les chanteurs - hommes ou femmes - de
musique ancienne.
De
nombreux compositeurs contemporains ont depuis lors écrit pour les
contre-ténors (comme Peter Eötvös), et pas seulement à l'opéra. On compte
désormais beaucoup de contre-ténors de talent de toutes les nationalités.
Ils triomphent dans des productions d'opéras anciens, dans des rôles écrits
pour l'une ou l'autre des nuances de la voix d'homme aiguë, y compris dans
des rôles écrits à l'origine pour des castrats. Les rôles travestis sont
souvent confiés à des contre-ténors.
D'une
manière générales, l'engouement pour la musique ancienne, ainsi que la chute
des stéréotypes masculins et féminins à la fin du 20ème siècle ont favorisé
la remise au goût du jour de la voix d'homme aiguë. |